Cette section privilégie les articles à caractère scientifique. Les autres textes : billets d'humeur, opinions, points de vue, "coups de gueule"... sont disponibles dans la section Textes d'opinion  « Nicotinothérapie » pour les parkinsoniens | Mise en ligne : mercredi 19 mars 2008, 13:24 Source : LaNutrition.fr - Actualités Santé Lien : http://www.lanutrition.fr/«-Nicotinothérapie-»-pour-les-parkinsoniens-a-1004.html Auteur : Carol Ann O'Hare Date de parution : 11/08/2006 La majorité des études basées sur le tabac s'est concentrée sur les effets nocifs de la nicotine. Pourtant des travaux suggèrent que la nicotine protègerait les cellules du cerveau et réduirait le risque de développer la maladie de Parkinson. Les chercheurs du Parkinson's Institute (Californie) ont traité des animaux au MPTP, un agent qui détruit sélectivement les cellules dopaminergiques, reproduisant ainsi un modèle de la maladie de Parkinson. La moitié des animaux testés a reçu également une dose de nicotine. Résultat: « la nicotinothérapie » réduit de 25% les dommages des cellules nerveuses. Le pouvoir protecteur de la nicotine expliquerait l'incidence plus limitée de la maladie de Parkinson chez les fumeurs. Le Dr Quick (1), l'auteur de l'étude, propose deux hypothèses pour expliquer cet effet protecteur : _la nicotine stimulerait la synthèse de protéines naturelles appelées facteurs neurotrophiques, qui jouent un rôle fondamental dans la croissance et la réparation des cellules nerveuses. _la nicotine activerait le système immunitaire pour protéger les cellules contre les dommages induits par le MPTP. Les traitements actuellement disponibles pour la maladie de Parkinson se contentent de soulager les symptômes. A terme la nicotine pourrait être utilisée pour réduire ou même empêcher la progression de la maladie. (1) M. Quick & coll., Journal of Neurochemistry. |
|  Olivier Walter, Laurent Matthey : Un «Nouvel hygiénisme» ? Le bruit, l'odeur et l'émergence d'une new middle class | Mise en ligne : mardi 11 mars 2008, 10:10 Source : Articulo.ch - revue de sciences humaines, n° 1 http://www.articulo.ch/index.php?art=24 Titre : Un «Nouvel hygiénisme» ? Le bruit, l'odeur et l'émergence d'une new middle class. Par Olivier Walther, Laurent Matthey Date de parution : 2005
[Nota : les parties en rouge ont été soulignées par SPARTACLOP]
Voilà ce qu'on nous inculquait : les basses classes sentent. Voilà bien le type de la barrière infranchissable. Car aucun sentiment, de goût ou de dégoût, n'est aussi solidement enraciné que le sentiment physique. George Orwell, 1937 (2000), Le quai de Wigan : 143.
Médecins et Monsieurs-propres de la bourgeoisie Au XIXe siècle, deux discours se rencontrent. Celui de l'hygiène, qui émane du monde médical. Celui de la propreté, qui part d'une classe sociale en ascension, la bourgeoisie. Pour l'un, il s'agit d'assainir. La ville est un «suicide collectif» ; la médecine, sous la plume romanesque du Dr Richard Smollet, déplore «la poussière, les fumées, les immondices» de Londres (Corbin, 1988 [1997] : 74). Il faudra bientôt aérer, éclaircir, nettoyer. Pour l'autre, il convient de ne pas dépasser les limites. Il est nécessaire de rester dans les frontières de son corps, de ne pas incommoder par son odeur, de respecter la privacy de l'autre. La propreté est donc un nouveau rapport au corps qui tient de la discipline. Elle est un discours social qui renvoie non pas à l'hygiène, mais au contrôle de soi (Vernex, 1994). C'est dans la rencontre de ces deux discours que naît l'hygiénisme, alors que l'on glisse de l'«hygiénique au moral» (Corbin, ibid.).
Les slogans l'affirment, «une société sera d'autant plus moralisée qu'elle sera décrassée» (Journal de la Société vaudoise d'Utilité publique, 1869, cité par Heller, 1979). «L'individu qui s'est lavé, qui s'est débarbouillé, marche d'un pas alerte, le visage frais, l'esprit dispos, et peut réellement produire mieux et plus vite» (ibid.). Alors il faut laver. Tout, et tous. À commencer par les plus pauvres, «les classes dangereuses» pour reprendre l'expression de L. Chevalier (1958), «les monstres tapis dans le soubassement de la ville» (Corbin, 1991 [1998] : 216). Ainsi, une nouvelle sensibilité olfactive se manifeste dans la diffusion de thèses qui démontrent scientifiquement que les pauvres dégagent une odeur plus intense, travaillant sur le socle des traités d'osmologie, qui depuis 1750, au moins, s'essaient à une taxonomie des odeurs urbaines, cherchent à en quantifier le volume per capita et élaborent une cartographie de leur répartition (Corbin, 1988 [1997]).
Ainsi l'hygiénisme réalisera son projet moral en s'inscrivant dans l'espace — et singulièrement l'espace urbain — et dans les corps. Il relève de ce que M. Foucault a appelé le «biopouvoir» (1976 [1994]), un pouvoir de gestion de la vie, qui circule de proche en proche, dans des procédures de normalisation intersubjectives ; dans sa logique de fonctionnement, il tient de ce que M. Foucault, encore, a identifié comme des «micro-pouvoirs» (1975 [1993]). Présent partout et toujours, l'hygiénisme suit l'agent social et le contrôle pour son bien, passe par des institutions et des individus, par des discours et des actes. Comme les micro-pouvoirs de M. Foucault, l'hygiénisme produit de la parole plutôt qu'il ne la réprime ; il incite à l'aveu pour identifier le déviant. L'hygiénisme travaille la norme plus que la loi, attribut du Pouvoir et non des micro-pouvoirs.
Un «Nouvel hygiénisme» propre comme un sou neuf ? L'hygiénisme est cette forme de régulation qui aspire à s'occuper de tout ; cette forme de contrôle sociétal qui tend à la normalisation sans limites et à l'évacuation de la parole alternative dans une prétention à l'universalité d'une norme historique. L'hygiénisme est un discours qui est sorti des faits pour contrôler un ensemble social. Il assure une fonction de régulation. La structure sociale dans laquelle il naît est celle de l'industrialisation. L'acteur qui en use est issu d'une classe sociale en ascension : la bourgeoisie industrielle.
Or, si autour de vous vos amis ont définitivement arrêté de fumer, s'ils font leurs yaourts bio eux-mêmes, s'ils vous lisent le dernier manuel d'une maison d'édition vous promettant une jeunesse éternelle, s'ils ne «jugent pas», s'ils se laissent insensiblement pousser les cheveux jusqu'à mi-yeux, la tentation est grande d'envisager, à la façon de certains journalistes (par exemple Haberli, 2005 ; Rivoire, 2005) l'émergence d'un «Nouvel hygiénisme». Un état d'esprit qui se veut avant tout bienveillant, soucieux de votre santé, de votre bien-être, de la durée de votre existence, de votre insertion heureuse dans un monde chaleureux et ouvert à l'autre ou chacun à sa place (et doit rester à sa place ?).
C'est cette thèse que nous voudrions discuter, d'abord en dégageant ses saillances. Puis en rappelant qu'analogie ne veut pas dire homologie. La disparité des phénomènes rassemblés sous l'intitulé de «Nouvel hygiénisme» parle d'autre chose que d'une forme de régulation née du capitalisme industriel et de la bourgeoisie marchande.
Au travers de nouvelles formes de consommation ostentatoire et de processus de différenciation sociologique qui se servent du «désancrage spatial et temporel» des cultures (Werlen, 2003 : 14) dans une inflation sémiologique, il se peut en effet que le «Nouvel hygiénisme» nous raconte l'histoire de l'injonction paradoxale à la fluidité et au besoin d'enracinement à laquelle est soumis l'individu narcissique du capitalisme contemporain (Lipovetsky, 1983) ; une injonction paradoxale qui s'inscrit dans l'espace et dans les corps. À partir de ce présupposé, nous tenterons de dégager un programme empirique dans le prolongement de notre hypothèse, selon laquelle ce qu'il est convenu d'appeler le «Nouvel hygiénisme» est en fait un ensemble de pratiques sociales qui reposent sur la consommation ostentatoire et la distinction sociologique d'une classe sociale en ascension, caractérisée par une tendance à la conscience de soi.
Le Nouvel hygiénisme Pour certains, le «Nouvel hygiénisme» est en marche dès lors que la société occidentale est confrontée à l'imposition de nouvelles normes sociales, forgeant le «citoyen responsable». Par un curieux paradoxe, ce «Nouvel hygiénisme» serait de nature conservatrice, malgré les apparences, puisqu'il s'écarterait peu de ses valeurs et de ses instruments anciens, notamment celui d'un souci de la santé comme gage de moralité. Ainsi l'Université, par exemple, serait une configuration sociale typique de ce «Nouvel hygiénisme». On y verrait s'y développer simultanément une prohibition de la fumée, des politiques de valorisations de l'activité physique ayant pour cible tant les étudiants que les salariés de l'Institution et une auto-organisation de la vie collective autour d'activités de loisir normalisées à l'excès. Tout cela dans un contexte qui insiste sur la nécessité que tous participent, que personne n'oublie de venir "faire la fête", dans le même temps que le personnel technique ramasse les tracts politiques pour promouvoir un «espace neutre» dans les cafétérias. Ces principes s'appliqueraient certes à l'Université, mais également à la Société et à l'Entreprise dans leur ensemble, engagées dans une configuration typique du «Nouvel hygiénisme» en ce qu'un nouvel aménagement de l'espace et des corps se mettrait en place au moment où ces institutions entrent dans une phase de recomposition et de réforme de leurs structures.
L'Espace : des villes «propre en ordre» ? Le «Nouvel hygiénisme» est supposé oeuvrer dans le façonnement des espaces urbains. De fait, il s'agit effectivement, dans les politiques urbaines, de faire des villes «propres», comme le souhaitent les mairies de Paris, de Berne ou de Lausanne (Wolf, 2002), c'est-à-dire sûres. Et de même que l'hausmanisation de la ville du XIXe siècle s'est accomplie en rejetant les «classes dangereuses» en marges, la réhabilitation contemporaine des centres urbains nécessite de rejeter toutes les aspérités sociales. Bruit et odeur des «quartiers populaires» relèvent des espèces en voie de disparition dans certaines capitales comme New York, Londres ou Paris. Tout y est propre, lisse, «sympa». Selon le principe de la «tolérance zéro» développé par l'ancien maire de New York City Rudolph Giuliani, les drogués et les marginaux sont invités à gagner, comme à Lausanne, un espace de «Solitude» (Russier, 2005) où leur tache sociale ne sera plus aussi visible.
À ce titre, le «Nouvel hygiénisme», à travers ses comités de quartiers et son urbanisme de communautés inspiré du monde anglo-saxon, glisse lentement vers un modèle sécuritaire. Prenant appui sur une conception de l'espace proche du «propre en ordre» helvétique, il cherche à homogénéiser et à s'approprier l'espace public, sans pour autant poser de frontières de fer. En cela, il se distingue des gated communities érigées sur le modèle des forteresses privées en périphérie des villes nord-américaines et d'Amérique latine. À Paris, le Xe Arrondissement est ainsi le théâtre d'une lutte récente des habitants contre les incivilités — «urine de prostatique, vomis d'ivrognes, crottes de chien» (Duvert, 2005) — dont la finalité semble être d'imposer un mode de vie standardisé. De la même manière, la réunification et la nouvelle centralité de la ville de Berlin conduit manifestement à la transformation avancée de certains quartiers. À l'image de Preuzlauerberg, ancien quartier ouvrier investi par les artistes au temps de la RDA et dont les boutiques, ateliers et autres galeries sont aujourd'hui investies par de jeunes «avant-gardistes» (graphistes, publicistes, designers, critiques littéraires) consommateurs de «lifestyle» (Modoux, 2005).
La modification des rapports que les nouveaux habitants de ces quartiers entretiennent avec l'espace public, la trace spatiale d'un «Nouvel hygiénisme» apparaît encore dans l'onomastique des lieux de sociabilités. La mode est au mot aérien, à l'appellation décalée, à l'abstraction. Les «Grappe d'Or», «Pressoirs» et autres «Café du Raisin» déclinent. Trop typés, trop esprit de vin. Les bars ne doivent plus ressembler à des bars. Ainsi, certains établissements proposent-ils des consommations d'oxygène ou des soirées sans fumée et sans alcool. Dans le même temps, l'aménagement mobilier de ces lieux de sociabilités se modifie. D'une certaine manière, on est passé de la cuisine au salon. La table de bistrot, semblable à la table des cuisines ouvrières, s'est transformée en table basse. La chaise a cédé la place au canapé. Ce sont les signes de «ce qui sent», les référentiels spatiaux de certains comportements qui ont été ainsi gommés. Le salon est un espace plus policé. Et le mobilier propre et cossu des nouveaux espaces de sociabilités est un moyen très efficace de filtrer certaines populations qui se sentiraient trop en discordance avec «l'esprit du lieu". Façon comme une autre de dire, à voix basse, mais avec une grande violence symbolique, «allez boire ailleurs !». Une approche géo-sémiotique de la mise en signes de ces lieux permettrait sans doute d'expliciter la manière dont le rapport à l'espace public de la rue est filtré pour assurer une (re)production d'espaces communautaires.
On pourrait donc parler ici de «Nouvel hygiénisme» en ce que la réhabilitation, la propreté de la forme urbaine, vise à l'ordre, à la normalisation et au contrôle d'une frange de la population.
Le Corps : plastiques parfaites et plaisirs non toxiques Big Brother ajoutait quelques remarques sur la pureté et la recherche de la vie du camarade Ogilvy. Il avait renoncé à tout alcool, même au vin et à la bière. Il ne fumait pas. Il ne prenait aucune heure de récréation, sauf celle qu'il passait chaque jour au gymnase. George Orwell, 1950 (1997), 1984 : 72.
En ce qui concerne les corps, le «Nouvel hygiénisme» semble promouvoir l'époque des plastiques parfaites et des plaisirs non toxiques. D'une part, à travers la chirurgie, le sport et les régimes alimentaires, il tend à maintenir une ligne qui s'apparente à un ensemble de courbes stéréotypées. Seins, ventres, lèvres, fesses, nez : le corps entier serait à re-créer, et singulièrement celui de la femme. D'autre part, il militerait pour le risque-zéro en matière de santé, ou plus exactement pour le «droit à être à l'abri du risque» (Sagnard, 2005). Cette obsession de la sécurité marquerait profondément les corps, à mesure que les substances et les comportements «à risques» sont prohibés de la scène publique et privée. Mauvaises graisses, sucre et alcools seraient accusés de pervertir un corps sain. </font></html>Mais c'est la cigarette qui prendrait le plus de coups.</font></html>
En menant sa croisade contre la fumée dans les lieux publics, le «Nouvel hygiénisme» aurait presque réussi à faire oublier qu'il y a peu, tout le monde fumait. La fumée, ce «mélange plus ou moins dense et de couleur variable» hautement toxique, était auparavant considérée comme un ingrédient indispensable de la vie sociale (Santé, 2005). Les gens fumaient avec panache, comme des sapeurs jaunissant les murs. Le «Nouvel hygiénisme» aurait aboli cela, dans un nombre croissant de lieux publiques : universités, avions, halls en tous genres, bientôt les trains suisses. Il entreprendrait de combattre la fumée au nom de valeurs sanitaires et selon une technique en trois temps : d'abord en décrétant une séparation provisoire à l'intérieur d'un lieu public, dans l'illusion d'une cohabitation possible («université sans fumée mais pas sans fumeurs»), ensuite en décidant brutalement de la supprimer («université sans fumée» et sans fumeurs), finalement en conviant tout le monde pour en discuter. Dans cette chasse au fumeur, le gros calibre de la «politique du bien-être» se révèlerait imparable. Progressivement classés dans le registre des ennemis d'une société «humaniste, critique et responsable, autonome et solidaire» (Université de Lausanne, sd), les adeptes du goudron vivraient cette entreprise de nettoyage social avec résignation.
Mais le «Nouvel hygiénisme» ne se contenterait pas d'aménager le présent. Il aurait encore la prétention de réviser l'image passée de certaines personnalités publiques (Malraux, De Gaulle, Gainsbourg), fumeurs invétérés. Ainsi de Sartre, que l'on a pu apercevoir, sur une affiche promotionnelle de la Bibliothèque nationale de France, privé de son mégot (Rivoire, 2005). Certains trouveront que ce gommage n'a pas l'ampleur totalitaire des pratiques de révisionnisme historique de l'ancienne URSS et ils auront probablement raison. Il n'en reste pas moins que ce type de pratiques est dérangeant, pour deux raisons. Premièrement, considérer Sartre sans sa cigarette, c'est postuler que l'on peut isoler, à l'intérieur de la figure historique d'un philosophe, ce qui est utile pour notre époque et ce qu'il convient de cacher. C'est une forme de couper-coller courante dans la société post-moderne, qui s'intéresserait davantage au contours historiques qu'aux contenus idéologiques du passé. Deuxièmement, on ne peut s'empêcher de penser que cette entreprise revient à façonner le passé à l'image du présent. Or, qui mieux que G. Orwell a montré l'importance des «retouches» dans l'intérêt du présent et l'importance de faire exécuter ces «retouches» par des mains anonymes ? «Ce processus de continuelles retouches était appliqué, non seulement aux journaux mais aux livres, périodiques, pamphlets, affiches, prospectus, films, enregistrements sonores, caricatures, photographies. Il était appliqué à tous les genres imaginables de littérature ou de documentation qui pouvaient comporter quelque signification politique ou idéologique» (Orwell, 1950 ; 62). À l'heure où Photoshop devient un instrument incisif des politiques néohygiénistes, il y a lieu de s'interroger : le «Nouvel hygiénisme» serait-il en voie de construire un nouvel ordre social basé sur l'injonction de l'auteur de 1984 selon laquelle : «[p]our diviser et continuer de diriger, il faut être capable de modifier le sens de la réalité» (ibid., 305) ?
Consommation ostentatoire : marquer une différence en canalisant le désir De ces quelques exemples à l'appui de la thèse du «Nouvel hygiénisme", il ressort surtout une propension au recyclage et à l'assimilation généralisée des autres cultures à des rites de consommation. Par conséquent, à mesure que le «Nouvel hygiénisme» s'imposerait comme une manière d'être, il commanderait également des modes de consommation nouveaux et stimulerait la croissance d'une économie de désirs illimités. On sait en effet que l'envie, née de l'insatisfaction, elle-même générée par la publicité, accroît la consommation ostentatoire (Veblen, 1899 [1978]) et qu'elle permet, à ceux qui ont le «bon goût», de reconnaître ce qui est branché et de marquer leur distinction (Bourdieu, 1979). Il semble d'ailleurs que cette logique ne connaisse pas de limites : «jamais aucun accroissement de la richesse sociale n'approche du point de rassasiement tant il est vrai que le désir de tout un chacun est de l'emporter sur tous les autres par l'accumulation des biens. Si … l'aiguillon de l'accumulation était le besoin de moyens de subsistance ou de confort physique, alors on pourrait concevoir que les progrès de l'industrie satisfassent peu ou prou les besoins économiques collectifs ; mais du fait que la lutte est en réalité une course à l'estime, à la comparaison provocante, il n'est pas d'aboutissement possible» (Veblen, op. cit. : 23).
Dans une société où la subsistance passe nécessairement par la consommation de symboles marchands, le «Nouvel hygiénisme» apparaît comme un «guide du consommateur» bienveillant pour ceux qui décryptent son «code» et impitoyable pour les autres. Il canalise les désirs — et d'abord celui de transcender la mort —, soumet les esprits à l'illusion du libre-arbitre et, par ce biais, parvient à conjuguer l'idéal d'une société libertaire avec des principes directeurs en réalité très conservateurs et souvent privatifs de cette liberté. Le «Nouvel hygiénisme» possède des yeux qui voient les «marques» de la consommation et de la norme sociale, un nez qui sent la «fumée qui pue» et des oreilles qui écoutent le bruit des déviances socialement inacceptables. En cela, il s'éloigne peu de la morale bourgeoise.**
Mais la fonction de ce qu'on appelle le «Nouvel hygiénisme» n'est pas exactement celle de l'hygiénisme dix-neuvièmiste. Ce qui est aisément compréhensible dès lors que la structure sociale n'est plus la même. Ce qu'on regroupe sous l'appellation de «Nouvel hygiénisme» relève en fait de stratégies de consommation ostentatoire, de différenciation sociologique, par lesquelles une nouvelle bourgeoisie est en train de se cristalliser, de prendre corps comme classe. Ce qu'on observe présentement, et que l'on nomme de manière impropre «Nouvel hygiénisme» est en fait — et c'est l'hypothèse sur laquelle nous souhaitons travailler — la forme que prend dans l'espace et dans les corps, l'émergence d'une conscience de classe de la new middle class des chercheurs anglo-saxons (voir Ley, 1996). Une conscience de classe qui passe par la consommation de signes dans un processus d'inflation sémiotique, susceptible de rendre visible, lisible, identifiable, une différence.
L'émergence de cette new middle class est à mettre en lien avec une nouvelle forme d'accumulation et de régulation dans la longue histoire du capitalisme. Le capitalisme est, on le sait, divers et en mutations incessantes. À un système d'accumulation fordiste, progressivement mis en place dans les pays occidentaux à partir de la crise des années 1930, caractérisé notamment par la consommation de masse de biens standardisés et l'importance des régulations macro-économiques, à ce système donc, s'est substitué un mode d'accumulation flexible marqué par une «démassification» de l'économie et une «customisation» de la production alors que les machines-outils programmables permettent une variation supposée sans fin de la marchandise. Une bourgeoisie succède à une autre. La vieille bourgeoisie industrielle cède la place à la masse d'une classe moyenne adaptée aux nouveaux modes de production : plus «souple», diplômée des hautes écoles et des universités, consommatrice d'authenticité, d'«ouverture d'esprit», d'«adaptabilité» et de formes pudiques de pouvoir.
Il s'agit pour cette nouvelle classe moyenne en ascension de se donner à voir en tant que classe sociale légitime dans des modalités spécifiques de consommation, dans un genre de sociabilités festives corrélatif à une idéologie du temps libéré, dans un rapport à soi source de classement qui emprunte à la «caisse à outils» des autres cultures, dans un narcissisme de la «petite différence personnelle», pour affirmer sa puissance ou sa volonté de puissance.
La section suivante, consacrée à la manière dont la consommation ostentatoire s'inscrit dans l'espace et dans les corps, sert à illustrer la thèse selon laquelle le fait de consommer selon une logique ostentatoire n'est pas une garantie d'innovation sociale et que, consécutivement, les formes de prodigalité ostentatoires observées se conforment à des impératifs de classe et s'apparentent à des mécanismes conservateurs. Cela devrait suffire à montrer que, en fin de compte, l'émergence d'une nouvelle classe moyenne, malgré ses apparences, ne signifie pas l'émergence de rapports sociaux plus égalitaires.
L'Espace ou comment transformer les centres-villes en produits de lifestyle L'urbanisme est cette prise de possession de l'environnement naturel et humain par le capitalisme qui, se développant logiquement en domination absolue, peut et doit maintenant refaire la totalité de l'espace comme son propre décor. Guy Debord, 1967 (1992), La Société du Spectacle : 165.
Moi, je croyais à la politique travailliste, mais le parti travailliste en tant que tel n'existe plus de nos jours, il n'y a plus qu'une bande de yuppies qui se pavanent dans Islington et Notting Hill, le genre de quartiers qui avaient une identité, une authenticité quand on était ados, et sont aujourd'hui dévitalisés, dévastés par ces bourges de merde qui se nourrissent comme des vampires de la culture des autres. John King, 2003, Human punk : 338.
Avec le développement du secteur des services et la croissance de l'industrie culturelle, une nouvelle classe moyenne, le plus souvent théorisée comme créative, s'est constituée (Valentine, 2001 : 215). Cette nouvelle classe moyenne, attirée par les attributs sociaux et spatiaux des centres anciens, tend à les réinvestir, puis à les subvertir, à les transformer dans un sens qui correspond à son ethos et à son eïdos. La gentrification a ainsi modifié l'aspect social et physique des centres-villes. Ce phénomène a commencé au milieu des années 1980 avec l'arrivée des DINKS (Double Income No Kids) dans les quartiers ouvriers des grandes villes états-uniennes. «Les vieux logements ont été rénovés, de petits immeubles ont été convertis en maison individuelle à destination de la classe moyenne, dans le même temps que bâtiments industriels et entrepôts étaient transformés, par des promoteurs immobiliers, en appartements de luxe.» (ibid: 216). Cette réhabilitation est un visage de la gentrification, c'est-à-dire un remaniement urbanistique et social occasionné par le retour en ville des trentenaires salarié des industries de la culture, de l'information ou de l'amusement, par l'arrivée dans des quartiers anciens de populations dotées de forts capitaux économiques et/ou culturels. La gentrification s'exerce dans les formes, mais également dans le rapport que les habitants branchés des quartiers gentrifiés entretiennent avec l'espace public.
Très schématiquement, deux grands types d'explications sont privilégiés pour expliquer la gentrification : la thèse du «rent gap» (Smith, 1982) ; la thèse du «lifestyle choice» (Ley, 1980 ; Mills 1988). Selon la thèse du rent gap, la gentrification n'est pas «un retour des gens en ville, mais un retour en ville du capital» (Valentine, 2001 : 216). C'est parce qu'on a investi dans la reconversion des centres, que la nouvelle classe moyenne y est retournée. Or, l'investissement dans la reconversion de ces centres s'explique par l'existence d'un différentiel défavorable (un gap) entre la valeur marchande et la valeur potentielle des biens immobiliers situés dans le centre-ville. On se situe ici dans une logique qui est celle de l'accumulation du capital.
Pour la thèse du lifestyle choice, «la consommation de biens immobiliers, tout comme la consommation d'autres types de biens, est susceptible de jouer un rôle important dans la formation des identités individuelles» (ibid.). C'est cette quête d'identité, par l'intermédiaire d'un style de vie et par la consommation des signes d'un genre de vie, qui expliquerait le retour en ville de la nouvelle classe moyenne et qui déterminerait le fait que «les lofts et les studios sont remplis de gens qui ont conscience de jouer leur rôle sur la scène d'une performance urbaine» (Klein, 2000 : 14).
En pratique, ces deux modes d'explications se combinent. Retour en ville du capital et consommation spectaculaire des signes d'un mode de vie collaborent d'un nouveau mode d'accumulation capitalistique et sont à mettre en lien avec le nouveau système socio-technique d'une classe sociale en quête de conscience de soi. Quand les lieux de sociabilités changent de nom, se tournent vers une onomastique abstraite et décalée, il faut plutôt lire un indice de la recherche de la petite différence qui distingue et permet de définir une enclave communautaire dans l'espace public, où des «gens comme nous» peuvent se retrouver, discuter, converser, «faire du lien», s'identifier, se classer et classer ceux qui n'en sont pas.
En ce sens, il existe une typologie des espaces gentrifiés qui reflète la stratification de la nouvelle classe moyenne. Si la table et la chaise de bistrot semblent avoir cédé devant l'ambiance salon et cosy du canapé et de la table basse, ces lieux de sociabilités saturés de code sont strictement hiérarchisés et leur population ne se mélange pas l'une à l'autre. Gentrifieurs arty, tertiaire à lunettes, tertiaire à mallette, tertiaire à talons, tertiaire ethnique, se distribuent des espaces réservés par lesquels ils s'affichent dans un nouveau paysage de la consommation qui les distinguent et les classent. C'est ainsi que la gentrification apparaît, pour se couler dans le langage de A. Clerval (2005), comme «un processus spatial de différenciation sociale dans l'espace urbain» ; «[p]lus qu'une simple question d'adresse, ces choix sont […] la pierre angulaire d'une stratégie de distinction sociale, voire de prise de pouvoir sur la ville».
Dans l'espace urbain, la gentrification se nourrit d'un rapport nouveau et festif à la cité. Les foires, comptoirs et autres comices agricoles d'antan ont vécu. Place à la «ville festive». Cette nouvelle injonction est directement liée à l'augmentation du temps libre, dont les travailleurs imaginent qu'elle constitue une victoire assurée sur le temps consacré à l'activité professionnelle. Pour G. Debord (1967 [1992] : 29), cependant, «cette inactivité n'est en rien libérée de l'activité productrice : elle dépend d'elle, elle est soumission inquiète et admirative aux nécessités et aux résultats de la production […] Ainsi l'actuelle "libéralisation du travail", l'augmentation des loisirs n'est aucunement libération dans le travail, ni libération d'un monde façonné par ce travail». Sorti de la routine hebdomadaire et de l'aliénation des rapports de production, l'employé n'en consomme pas moins durant son temps libre selon une logique inspirée par le système économique capitaliste.
Pour le plus grand nombre, le temps libre est d'abord l'occasion de «faire la fête». Mais la multiplication des fêtes contemporaines et l'obligation de «s'éclater» ne conduisent-elles pas à banaliser les occasions de réjouissances sociales ? Car que reste-t-il à fêter, aujourd'hui que les références religieuses et agricoles se sont estompées, que le calendrier des saisons ne règle plus la vie sociale, que le mariage n'est plus nécessairement rite de passage d'un ordre social ? Dans une société qui a banalisé le défi, l'ouverture, repoussé les tabous et les interdits, les fêtes représentent-elles toujours la possibilité de transgresser, pour un temps, l'ordre établi ? Dans une société qui a sanctifié la consommation, quelle peut encore être l'importance de la fête, anciennement conçue comme une occasion rare et ritualisée de détruire des surplus ?
Nos fêtes nous ressemblent. «Parodies du dialogue et du don» (ibid. : 154) pour certains, elles sont à la fois continuelles et vides. Elles réunissent des individus plutôt qu'elles unissent des sociétés, fidèles en cela à la conception libérale d'un espace social constitué d'atomes indépendants, rapprochés, comme dans les after works, par l'échange marchand. Selon cette conception, «la coexistence harmonieuse des hommes naît de l'échange marchand qui est tout à la fois un moyen de satisfaire leurs besoins et un mode d'agrégation du tout social» (Lochak, 1986 : 51). Pour d'autres, la fête continuelle résulte d'un certain fatalisme lié au caractère inéluctable du capitalisme, après la faillite des idéologies libertaires et révolutionnaires des années 60. Puisqu'il est impossible d'échapper au capitalisme, alors autant essayer de profiter de toute l'industrie ludique pour s'y éclater. Cette posture revient alors à accepter les contradictions du système — être poussé à la productivité, mais s'amuser de plus en plus.
Le Corps : cariculture et exotisation du proche Mais c'est aussi par l'intermédiaire d'un certain rapport au corps que cette new middle class se construit une conscience d'elle-même. De même qu'elle réinvestit les quartiers centraux en transition, la nouvelle classe moyenne se réapproprie la culture de l'autre dans un processus qui est celui de la cariculture, à savoir l'emprunt d'attributs à des cultures «exotiques» (tresses rasta, piercings et tatouages ethno, etc.) sans souci de cohérence mais dans une stratégie de signification d'une différence et d'une ouverture à l'autre supposée être le propre des gens «évolués». Elle fait mine d'ignorer de ce fait qu'une culture ne s'approche pas par échantillons, mais comme un tout structuré et signifiant, producteur d'ordre et de sens. Oubliant que la vraie ouverture consiste dans la compréhension de ce «tout» radicalement «étranger», dans le même temps qu'il nous est proche parce que humain, le genre ethnique souple affirme une différence. Il donne à voir l'émergence d'un groupe social qui a un pouvoir de transformation par l'intermédiaire de ses modes de consommation. Un groupe social qui dans son rapport au corps, dans ses régimes, dans ses modes culinaires, affiche une différence et organise la société autour de ses pratiques de distinction (Bourdieu, 1979).
Cette cariculture et cette exotisation du proche sont des formes particulières de «consommation culturelle» (Raulin, 2000 : 25). Elles sont des consommations de biens et symboles ethniques qui dépaysent et enracinent dans un même mouvement, et permettent de répondre à l'exigence faite à la new middle class d'être à la fois flexible et authentique.
C'est ainsi que l'on entre dans ce que les géographes du «deuxième tournant culturel» (Werlen, 2003 : 17) appellent le new consumerism, alors que le «nous» qui fonde un groupe renvoie «au partage d'éléments de styles de vie» (ibid.). «We are where we eat», affirmait le sous-titre d'une étude des nouveaux lieux de consommation (Bell, Valentine, 1997). Le rapport au corps, le rapport à la nourriture, la spatialisation de ce rapport, dans une temporalité spécifique, est source d'une conscience de groupe, qui en l'occurrence est une conscience de classe.
Le «Nouvel hygiénisme» est un processus d'émergence d'une conscience de classe de la new middle class qui passe par la consommation de signes susceptibles de rendre visible, identifiable, une différence. Dans cette optique, on pourrait proposer un programme empirique qui s'attacherait à répondre aux questions suivantes :
Comment la new middle class s'approprie-t-elle l'espace ? Comment organise-t-elle la communication entre les différents sous-espaces (lieux de sociabilités, autres quartiers gentrifiés, etc.) de son territoire ? Quels sont les liens de hiérarchies entre les espaces de sociabilités de la new middle class ? Comment ces espaces fonctionnent-ils en tant que lieux symboliques de différentiation/reproduction sociale ? Quelle est la structure sociale de ces espaces de sociabilité ? Les relations entretenues entre les différents lieux de sociabilités qui composent l'espace des espaces de sociabilités de la new middle class peuvent-elles être analysées en termes de rivalité mimétique comme des équivalents des salons mondains du XXe siècle ? Quelles sont les modalités d'investissement des anciens quartiers populaires par les agents de la new middle class ? Quel est le rôle joué par les avant-gardes culturelles dans la définition d'une nouvelle identité de quartier qui rend les anciens espaces ouvriers symboliquement attractifs ? Comment la new middle class se réapproprie-t-elle et subvertit-elle les signes de cette ancienne identité ? Quels sont les indicateurs de ce nouvel investissement ? Quelles sont les causes de la multiplication des fêtes urbaines contemporaines ? Quelles sont les valeurs véhiculées par les villes qui se réclament «festives» ? Quelles sont les formes de sociabilités que la new middle class entretient avec les «indigènes» ? Quels sont les modes d'exotisation du proche qu'y développe la new middle class ? Comment la new middle class acquiert-elle une légitimité à son appropriation ? Comment cherche-t-elle à se différencier par ses «consommation[s] culturelle[s]» ? Comment le capitalisme parvient-il à conjuguer l'exigence de la customisation culturelle avec l'impératif de la production de masse ? Comment le «marquage» publicitaire (branding) s'impose-t-il progressivement à l'individu et aux espaces publics ? Le traitement empirique et monographique de ces questions devrait permettre de répondre à une interrogation plus générale, qui est celle de savoir comment une classe sociale en ascension prend conscience d'elle-même.
Gentrifieurs de toutes les partys, unissez-vous ! Le détour par le concept de «Nouvel hygiénisme», certes impropre à saisir la complexité des mécanismes producteurs d'identité de la new middle class, n'aura pas été inutile. En montrant que la bourgeoisie renouvelée s'exprime aujourd'hui par signes urbains et corporels distinctifs, le «Nouvel hygiénisme» met le doigt sur certaines transformations sociales. Il échoue cependant à montrer le véritable ressort de ces transformations, qui est, comme on l'a vu, plutôt à chercher du côté d'une économie du signe ostentatoire à laquelle sont soumis les individus de la société post-moderne. Léger, lisse et ethno : l'individu d'aujourd'hui est travaillé par le désir de consommation distinctive, subtilement distillé en lui par la publicité et l'envie mimétique (Girard, 1961 [2003]).
Dans l'espace urbain, cette distillation s'exprime par le recours à de nouvelles sociabilités aux vertus supposément ouvertes sur le monde, mais aux effets véritablement ségrégatifs. La gentrification, c'est son nom avoué, investit et subvertit les quartiers délaissés par l'ancienne bourgeoisie (espaces ouvriers, lieux industriels, etc.) ; elle marque l'espace par la rénovation de bâtiments lourdement signifiants et la mise en place de ce qu'il faut bien appeler des dispositifs sémiotiques de (re)production d'un groupe social.
Dans les corps, cette distillation forge un homme et une femme nouveaux, qui vont chercher sans fin à donner à leur matière première corporelle les formes stéréotypées de la performance, du désir facile, du maintien de soi, en même temps qu'ils s'inspirent d'une culture-monde raccourcie à sa caricature.
Ce mouvement, qui porte l'élite d'aujourd'hui à «s'éclater» et à «chausser des tongs» est très fondamentalement un mouvement qui s'éloigne de l'égalitarisme et se rapproche du conservatisme bourgeois. Il résulte d'un nouveau conformisme qui se donne l'illusion de la vogue. Mais P. Bourdieu écrivait déjà en 1979 (183) : «par un paradoxe apparent, le maintien de l'ordre, c'est-à-dire de l'ensemble des écarts, des différences, des rangs, des préséances, des priorités, des exclusivités, des distinctions, des propriétés ordinales et, par là, des relations d'ordre qui confèrent à une formation sociale sa structure, est assuré par un changement incessant des propriétés substantielles (c'est-à-dire non relationnelles)».
Bibliographie
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|  Sylvie Châles-Courtine : Le corps du délinquant | Mise en ligne : mardi 11 mars 2008, 11:02 Source : RHEI http://rhei.revues.org/document353.html Numéro 8, 2006 - Le corps du délinquant Auteur : Sylvie Châles-Courtine Texte Intégral
Résumé de Spartaclop : Un article portant sur le corps, le corps social et le corps médical. Une perspective historique de la traque de la déviance à la production de normes
[Nota : les parties en rouge ont été soulignées par SPARTACLOP]]
Présentation du dossier Le corps du délinquant. Pour consulter les articles du dossier, se reporter au lien ci-dessus.
1 Au moment où les médias(1) rapportent comment un certain nombre de politiques inspirés par les plus grands spécialistes envisagent la mise en place de mesures et de systèmes permettant, par l'exploration du corps, de détecter précocement les signes précurseurs des comportements anomiques, la question du corps et de ses rapports à la délinquance apparaît plus que jamais d'actualité. Ainsi, l'utilisation de l'électroencéphalogramme pour tenter de saisir " les pensées coupables ",(2) le recours à une série de pré-tests pour identifier dès la grossesse les " signes avant-coureurs de risques de troubles de la conduite "(3) et anticiper les comportements délinquants, ou encore l'usage de la biométrie pour contrôler les accès dans les cantines, ne sont que quelques manifestations contemporaines d'une problématique qui fait du corps un des éléments centraux et récurrents des tentatives d'objectivation et de contrôle des déviances.
2 Ce huitième numéro de la Revue d'histoire de l'enfance "irrégulière", Le Temps de l'histoire propose de mettre en perspective cette prégnance du corps, d'en décliner les formes et la nature, d'en interroger la pertinence et la redondance dans la production des savoirs, d'en questionner l'impact sur les modalités de prise en charge de la jeunesse " délinquante " au cours des deux derniers siècles.
3 Les historiens l'ont en effet régulièrement souligné, le corps occupe une place privilégiée et déterminante dans l'élaboration des sciences de l'homme,(4) et, parce qu'il est considéré comme susceptible de révéler la " véritable " nature humaine, il joue un rôle essentiel dans la construction des savoirs sur les déviances et la criminalité. Rappelons d'ailleurs que, si les mesures(5) et les prises en charge concernant " l'enfance coupable " se distinguent assez nettement dès le début du XIXème siècle de celles destinées aux adultes, les réflexions et les débats autour des auteurs de délits et de crimes empruntent, sans distinction significative, les mêmes grilles d'analyse. Ainsi, la référence au corps est un mécanisme commun à tous ceux qui s'attachent à décrypter le phénomène criminel envisagé dans son ensemble. Le désordre diffus qu'introduisent les délits et les crimes, ainsi que l'inconnu et l'incontrôlable que représentent leurs auteurs, tentent de prendre du sens, à différentes époques et sous différentes formes, dans la matérialité féconde du corps.(6)
4 Les articles développés dans ce numéro le montrent très nettement, le corps occupe une place déterminante dans l'élaboration des savoirs criminologiques, de même qu'il est au centre des initiatives qui tentent, par sa connaissance, son contrôle et sa domestication, de redresser et ou de punir. Produit d'une histoire sociale et politique complexe, ce mécanisme qui concerne autant la jeunesse que les adultes peut s'éclaircir par l'analyse de différents éléments que nous nous proposons d'esquisser ici.
5 Ainsi, la présence majoritaire de médecins et d'aliénistes impliqués dans la gestion sociale et politique (7) de la cité est un premier élément qui peut en partie expliquer le recours massif à l'investigation corporelle pour élucider les causes des déviances et des crimes. Pierre Cabanis l'annonce dès le début du XIXème siècle, le médecin doit être " le surveillant de la morale, comme de la santé publique ".(8) Une mutation profonde des sensibilités et des pratiques à l'égard du corps s'est en effet opérée au cours des siècles précédents ; il est devenu l'objet et l'enjeu de préoccupations politiques, sanitaires et sociales qu'il convient désormais de diffuser et d'imposer au plus grand nombre.
6 Considéré, au nom de la métaphore organiciste, comme fonctionnant de la même manière que le corps humain, le corps social est devenu aux yeux des médecins un objet légitime de préoccupations et d'attentions. Ceux-ci l'énoncent clairement dès la première parution des Annales d'hygiène publique et de médecine légale : le rôle de la médecine est " d'éclairer la moralité, de diminuer le nombre des infirmités sociales […] Les fautes et les crimes sont les maladies qu'il faut travailler à guérir ou tout au moins à diminuer et jamais les moyens de curation ne sont plus puissants que quand ils puiseront leur mode d'action dans les révélations de l'homme physique et intellectuel et que la physiologie et l'hygiène prêteront leurs lumières à la science du gouvernement. "(9)
7 Les problèmes moraux et sociaux sont désormais lus sous la lunette des sciences de la nature, de la physiologie, de l'anatomie. Soucieux de réparer différentes injustices, de remettre de l'ordre dans la société, dans les familles, les médecins s'appliquent à détecter dans le corps des enfants les traces de la débauche de leurs parents, les signes de leur maltraitance ou de leur mauvaise éducation, d'étudier plan par plan leurs faiblesses physiques, considérées comme la traduction de leur immoralité. Le souci du corps n'est plus seulement celui d'une élite bien pensante, mais l'enjeu de la protection et de la préservation du corps social tout entier. Animés par l'idée que " l'anarchie dans l'activité du corps humain est en rapport avec l'anarchie dans le corps social ", (10) le corps malléable et fragile des enfants11 fait l'objet d'attentions renouvelées et d'actions visant la lutte contre les dégénérescences.
8 En effet, et c'est un élément d'explication étroitement lié au premier, les différents contributeurs aux débats sur les causes de la criminalité, les moyens de la combattre ou de la prendre en charge, baignent dans un " bouillon de culture commune ", qui les conduit à considérer le corps, d'une part, comme l'étalon idéal pour étudier la nature humaine et, d'autre part, comme l'objet par lequel on peut agir pour atteindre et domestiquer l'âme humaine. Guidés par Cabanis, inspirés par la phrénologie de François-Joseph Gall, fortement imprégnés du concept de dégénérescence de Bénédict-Augustin Morel,(12) les acteurs de l'anthropologie naissante considèrent le corps comme la voie d'entrée légitime des analyses et des pratiques. Convaincus de l'existence d'un rapport inéluctable entre le physique et le moral, d'un lien entre la forme et la fonction, ils ne cessent directement ou indirectement d'interroger les liens entre l'âme et le corps et de questionner leurs déterminations réciproques.
9 L'article de Christian Molaro montre, en particulier, à quel point ces paradigmes orientent fortement, au cours du XIXème siècle, les initiatives éducatives et/ou répressives. Il souligne combien la lecture biologique de la société résonne et légitime nombre de pratiques correctives et redresseuses en direction, entre autres, des classes pauvres. Rectitudes, domestications, contrôles des mouvements, contraintes et disciplines du corps se présentent en effet comme de puissants moyens de modeler les moralités et de prémunir la jeunesse des dégénérescences. Quand Félix Voisin, (13) entre autres, ouvre à Issy-les-Moulineaux, en 1834, un institut orthophrénique, son ambition est de prévenir la délinquance en prenant en charge, dans un établissement spécialisé, des enfants sélectionnés à partir de critères phrénologiques, ce diagnostic anatomo-phrénologique devant permettre d'évaluer le degré de leur responsabilité ainsi que leur capacité à accéder à une peine " utile ", et d'anticiper sur leurs chances de réadaptation. On le voit ici, et les différentes contributions en proposent une variété d'illustrations, l'étude de l'organisation physique, le repérage d'indices somatiques sont source à la fois d'initiatives pédagogiques, de pratiques correctives, éducatives et ou coercitives, et d'orientations de décisions judiciaires.
10 Le recours au corps comme outil d'intelligibilité des comportements (a)sociaux est d'autant plus pressant que, dès le début du XIXème siècle, de nouvelles formes de pénalité(14) rendent l'accumulation de savoirs sur l'individu indispensable à la gestion et à la défense de l'ordre social : " Comme la loi ne peut distinguer les individus par leur caractère et leurs penchants, c'est l'état des personnes et la nature des crimes, qui renseignant le principe de l'action doivent servir à diriger la détermination des peines. "(15)
11 Le corps est dès lors convié à mettre à jour la réalité des penchants criminels, à éclairer la justice pour déterminer la mesure de la peine. Et si l'ambition originelle des réformateurs du système pénal fut bien d'adoucir les peines et d'abolir les châtiments corporels et les supplices, l'exemple sinistre des " boîtes à horloge " du Bicêtre rouennais rapporté par Jean-Claude Vimont confirme combien la prison et les dispositifs correctifs concernent le corps lui-même et s'adressent à lui. Isolements, silences contraints, rationnements alimentaires, " sanctions normalisatrices " sont autant d'instruments au service de " l'anatomie politique du corps " qu'évoquait Michel Foucault dans ses précieuses analyses.
12 La légitimité du corps pour situer l'individu sur la scène sociale s'enracine au cours du siècle, sans jamais être réellement démentie : " […] pour évaluer la nature et comprendre les comportements humains, c'est évidemment aux dispositions organiques, au tempérament, aux instincts pervers qu'il faut s'adresser. Le coupable en un mot c'est l'organisme entendu, c'est l'être matériel, c'est le corps. "(16).
13 L'étude historiographique de la délinquance juvénile en Angleterre, présentée par Neil Davie, montre combien l'étude de la criminalité en Europe emprunte aux sciences naturelles, biologiques et médicales leur grille de lecture. Même quand les analyses (17) se réclament d'un courant mettant l'accent sur le milieu social comme facteur de délinquance, c'est pour mieux signifier les désordres qu'il introduit dans l'équilibre naturel du corps et de ses inclinations : " […] nous allons voir que dans la plupart des cas, les causes de tous ces délits se trouvent dans la constitution physiologique ou psychologique de l'enfant. Et pour les cas où les causes paraissent être sociales, il y a lieu de se demander si ces causes sociales ne se résolvent pas pour ce qui touche ces questions, dans des causes psychophysiologiques. "(18)
14 Le célèbre " criminel type " de Cesare Lombroso n'est que la figure excessive de la démarche de nombre de ses contemporains, qui tentent tout à tour de cerner la physionomie spéciale des délinquants, de dégager les traits qui leur sont communs et leurs caractéristiques (19). Pour les criminologues, rivés aux mesures et aux observations des corps, il s'agit non seulement d'identifier les délinquants, c'est-à-dire d'énoncer leur spécificité anatomique, physiologique et physionomique, mais également de dire quelles formes les différents délits et crimes donnent au corps.
15 Les enjeux d'une telle quête sont nombreux, mais la lutte contre la récidive, définie dans les années 1880 comme la plus vaste " gangrène criminelle ", (20) accentue la tendance à médicaliser la délinquance juvénile (21) et contraint à élaborer des critères fiables de reconnaissance des populations considérées comme dangereuses. (22) Dans cette perspective, le corps est non seulement considéré comme porteur d'indices, mais également comme étant l'empreinte de l'individu, l'outil essentiel à l'identification. Il s'agit alors de transformer les signes du corps en moyen de reconnaissance et de faire d'eux un signal. Signaux qui doivent également permettre d'améliorer avantageusement le suivi et l'orientation de chaque enfant trié selon les diagnostics établis par le recueil d'observations somatiques appuyées. La contribution de Mariama Kaba et de Joëlle Droux montre d'ailleurs qu'un consensus s'établit, dès le début du XXème siècle, entre médecins et magistrats, pour considérer ces données somatiques utiles pour orienter tantôt la cure, tantôt la peine.
16 Et si les problématiques autour du délinquant s'élargissent et se diversifient au cours du siècle, si les facteurs anatomiques et/ou physiologiques semblent s'affaiblir au profit d'hypothèses psychologiques considérées progressivement comme plus pertinentes, l'attention aux signes du corps reste, dans les faits, (23) un point essentiel pour explorer les âmes et les consciences délinquantes. L'émergence, après 1945, des centres d'observation pour mineurs, condense et exacerbe, d'une certaine manière, les problématiques que recouvre le corps dans l'appréhension et la gestion de la délinquance.
17 Objet et enjeu de ces centres, l'observation du corps est, comme le développe Jean-Pierre Jurmand, l'outil " providentiel " et essentiel pour déchiffrer l'intériorité du jeune mineur ; elle permet de relever, avec méthode et rigueur, l'ensemble des indices susceptibles de révéler sa " véritable nature ", de décrypter sa personnalité et d'évaluer " objectivement " son potentiel de réadaptation : " On a pu dire que l'observation est la découverte d'un homme. Partie d'un mécanisme de dissociation de l'individu pour aboutir à la fois à une reconstitution finale, elle est à la fois analyse et synthèse. L'observation est indispensable dans la mesure où l'on veut utiliser la peine à des fins thérapeutiques, afin de déterminer de quels traitements relève le délinquant. "24
18 A la croisée de la volonté de savoir, de la nécessité de pouvoir et de contrôler, l'identification anatomo-biologique offre ainsi une assise tangible et rationnelle aux comportements asociaux, comme elle permet de moduler et/ou de justifier les modes de leurs traitements.
19 Aussi, l'histoire des pédagogies corporelles est-elle un révélateur performant de ces différents mécanismes. En s'intéressant à un précurseur de l'éducation physique, Jean Saint-Martin rappelle combien le célèbre adage mens sana in corpore sano (25) détermine et guide nombre d'initiatives à l'égard de l'enfance irrégulière. Considérée non seulement comme un puissant moyen de fortifier la jeunesse, de résister aux influences néfastes du milieu, de cultiver une hygiène physique et morale, de domestiquer les comportements, l'éducation du corps est envisagée, au cours du vingtième siècle, comme un outil permettant aux pratiquants de devenir " quelqu'un ". (26) Elle occupe une place prépondérante (27) dans le traitement de la délinquance jusque dans les années 1970-1980, tant l'équilibre du corps est considéré comme une voie d'accès possible vers la " rédemption sociale ", (28) tant les vertus d'un corps sain et exercé sont espérées dans l'âme du pratiquant assidu et inséré.
20 Nous refermons ce dossier par la perspective riche et stimulante qu'ouvre Myriam Bendhif-Syllas en proposant d'explorer les productions littéraires de trois anciens colons, dont Jean Genet. Indispensables pour saisir les représentations sociales, les textes littéraires sont en effet des sources très bavardes pour accéder par l'imaginaire à l'histoire d'individus et de groupes sociaux. Leur étude permet ici non seulement de mettre en évidence la place importante du corps (29) dans la fabrique des figures criminelles, mais également son rôle essentiel pour analyser les rapports sociaux. Ainsi, parce que le corps est le référent premier des identités, (30) la construction de l'altérité tire toute sa force de sa puissance évocatrice ; ses mises en scène participent à la fabrication de l'opinion et facilitent la diffusion des codes et l'imposition des normes. Ce qui faisait écrire à Jean Genet en 1949 : " Avec une gueule pareille, même innocent on me croit coupable. " (31)
Notes 1 De nombreux articles sont parus à ce sujet, dont Cécile Prieur, " "Le trouble des conduites" de l'enfant, concept psychiatrique discuté ", Le Monde, 22/09/2005 ; Jacqueline Coignard, " Mobilisation contre le rapport de l'INSERM qui veut détecter les futurs délinquants chez les jeunes enfants ", Libération, 28 février 2006 ; Martine Pérez, " Est-il possible de dépister dès l'enfance les futurs criminels ? ", Le Figaro, 24 mars 2006. 2 Neil Davie, " Identifier les tueurs nés ", Le Monde diplomatique, décembre 2002, p. 31. 3 " Troubles des conduites chez l'enfant et l'adolescent ", expertise collective, INSERM, Paris, septembre 2005. 4 Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine, Georges Vigarello, [dir.], Histoire du corps, Paris, Seuil, 2005, 3 volumes. Ainsi que Christian Debuyst, Françoise Digneffe, Jean-Michel Labadie, Alvaro P. Pires, Histoire des savoirs sur le crime et la peine. 1. Des savoirs diffus au criminel-né, Bruxelles-Paris, De Boeck Université, 1998. 5 En particulier, Jacques-Guy Petit, Ces peines obscures, la prison pénale en France 1780-1875, Paris, Fayard, 1990 ; Jacques Bourquin, " Une histoire qui se répète, les centres fermés pour mineurs délinquants ", Adolescence, 2005. Eric Pierre, Marie-Sylvie Dupont-Bouchat, [dir.], Enfance et justice au XIXème siècle, Essai d'histoire comparée de la protection de l'enfance 1820-1914, Paris, PUF, 2001. 6 Sylvie Châles-Courtine, Le corps criminel. Approche socio-historique des représentations du corps des criminels, Thèse de doctorat en histoire, Ecole des hautes études en sciences sociales, février 2003. Université de Paris la Sorbonne, 565 p. Du même auteur, " Le corps criminel ", in Bernard Andrieu, [dir.], Dictionnaire du corps, CNRS, février 2006. 7 Jacques Léonard, La médecine entre les savoirs et les pouvoirs, histoire intellectuelle et politique de la médecine française du XIXème siècle, Paris, Aubier Montaigne, 1981, 384 p. Mais aussi, Olivier Faure, Histoire sociale de la médecine (XVIIème-XXème siècles), Paris, Anthropos, 1994. 8 Pierre-Jean-Georges Cabanis, Du degré de certitude de la médecine, 3ème éd., Paris, 1819, p. 146. 9 Annales d'hygiène publique et de médecine légale, Paris, 1829, p. VII. Parent-Duchâtelet, Villermé, Esquirol, Marc, Orfila, Ferrus, annoncent l'ambition de leurs travaux dans cette première publication. 10 Napoléon Dally, De la régénération physique de l'espèce humaine, Paris, 1848, p. 24. 11 A ce sujet, voir Georges Vigarello, Le corps redressé, Paris, Delage, 1978. 12 A ce sujet, voir Jean-Christophe Coffin, Le corps social en accusation ; le thème de la dégénérescence en France et en Italie, 1850-1900, thèse pour le doctorat d'histoire, Université Paris VII, 1993. 13 Félix Voisin, " Application de la physiologie du cerveau à l'étude des enfants qui nécessitent une éducation spéciale ", Journal de la Société de Phrénologie de Paris, tome I, 1832, p. 112-131. Voir aussi " Phrénologie. Organisation cérébrale défectueuse de la plupart des criminels… ", Bulletin de l'Académie royale de médecine, séance du 5 septembre 1837. 14 Les codes de 1791 puis de 1810 apportent des modifications importantes au système pénal français. Voir à ce sujet, entre autres, l'ouvrage très éclairant de Pierre Lascoumes, Pierre Lenoël, Pierrette Poncela, Au nom de l'ordre, une histoire politique du code pénal, Paris, Hachette, 1989 ; également Bernard Schnapper, Voies nouvelles en histoire du droit : la justice, la famille, la répression pénale (XVIème-XXème siècles), Paris, PUF, 1991. 15 Jean-Baptiste Target, " Observations sur le projet de code criminel. Théorie du Code pénal in Locré (éd.) ", La législation civile, commerciale et criminelle de la France ou Commentaire et complément des codes français, 1827-1832, vol. XXIX, p. 2-38 (p. 7). 16 Eugène Dally, " Considérations sur les criminels et les aliénés criminels au point de vue de la responsabilité ", in Séance du 27 juillet, AMP, 1863, p. 274. 17 Sylvie Châles-Courtine, " Le corps criminel. Approche socio-historique… ", op. cit., p. 311-316. 18 Louis Albanel, L'organisation de la prophylaxie de la criminalité juvénile, in AAC 1906, p.432. 19 Voir, par exemple, l'étude de Henri Joly qui s'applique à comparer le portrait de jeunes criminels à chacune de leurs arrestations : " Les jeunes criminels parisiens ", AAC, 1890, p. 400. 20 Joseph Reinach, Les récidivistes, Paris, éd. Charpentier, 1882. 21 A ce sujet, voir Marie-Sylvie Dupont-Bouchat, " Incorrigible ou incorrigés ? Récidive et délinquance juvénile (1878 -1912) ", in Françoise Briegel, Michel Porret, [textes réunis par], Le criminel endurci, récidive et récidivistes du Moyen Age au XXème siècle, éditions Droz, Genève, 2006. 22 L'anthropométrie judiciaire développée par Alphonse Bertillon en sera un des outils. 23 Sylvie Châles-Courtine, " Le corps criminel. Approche socio-historique… ", op. cit., p. 405-419. 24 Pierre Cannat, La prison école, Paris, Recueil SIREY, 1955, p. 89. 25 Un esprit sain dans un corps sain. 26 Gilles Bonnet, Précis d'autosuggestion volontaire, Paris, J. Rousset, 1910. 27 5oo Jeunes délinquants, Résultats d'une pré-enquête sur les facteurs de la délinquance juvénile. Centre de formation et de recherche de l'Éducation surveillée (CFRES), Vaucresson, 1963. Voir aussi Le rôle des activités physiques dans la rééducation des jeunes délinquants, Comité de l'éducation extra-scolaire, Conseil de l'Europe, Strasbourg, 1965 ; Georges Durand, L'éducation physique et les sports dans la rééducation des jeunes délinquants, Paris, Cujas, 1967 ; Pierre Ceccaldi, Le rôle de l'éducation physique et sportive dans le traitement des délinquants, Ministère de la justice, 1968. 28 Sylvie Châles-Courtine, François Courtine, " Le sport comme outil d'intégration : les attendus de la performance dans le champ de la marginalité ", in Du stade au quartier, Paris, Syros, 1993, p. 141-147. 29 A ce sujet, voir Enrico Ferri, Les criminels dans l'art et la littérature, Félix Alcan, 1897 ; Joachim Linder, " Les images du crime entre littérature et justice ", Déviance et société, 1994, vol. 18, n° 2, p. 171-187 ; Franck Evrard, Faits-divers et littérature, Paris, Nathan, 1997. On peut également consulter les actes du colloque international " Crimes et criminels dans la littérature française ", 29 novembre 1990-1er décembre 1990, université Jean Moulin, Lyon 3, Cédic. 30 Voir Gilles Boetsch, Dominique Chevé, Le corps dans tous ses états. Regards anthropologiques, Paris, CNRS, 2002, p. 8. 31 Jean Genet, Haute surveillance, Paris, Gallimard, 1949.
Auteur Sylvie Châles-Courtine Docteur en histoire, enseignant-chercheur au Centre interdisciplinaire de recherches appliquées au champ pénitentiaire (CIRAP) à l'Ecole nationale d'administration pénitentiaire (ENAP) Pour citer cet article Sylvie Châles-Courtine, "Présentation du dossier", Revue d'histoire de l'enfance irrégulière, Sommaires et résumés, http://rhei.revues.org/document353.html.
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|  Ivan Illich : Un facteur pathogène prédominant. L'obsession de la santé parfaite | Mise en ligne: lundi 10 mars 2008, 13:11 Source : Le Monde Diplomatique - Archives. Mars 1999 http://www.monde-diplomatique.fr/1999/03/ILLICH/11802 Auteur : Ivan Illich Date de parution : mars 1999
DANS les pays développés, l'obsession de la santé parfaite est devenue un facteur pathogène prédominant. Le système médical, dans un monde imprégné de l'idéal instrumental de la science, crée sans cesse de nouveaux besoins de soins. Mais plus grande est l'offre de santé, plus les gens répondent qu'ils ont des problèmes, des besoins, des maladies. Chacun exige que le progrès mette fin aux souffrances du corps, maintienne le plus longtemps possible la fraîcheur de la jeunesse, et prolonge la vie à l'infini. Ni vieillesse, ni douleur, ni mort. Oubliant ainsi qu'un tel dégoût de l'art de souffrir est la négation même de la condition humaine. Par Ivan Illich
Quand on considère en historien notre médecine, c'est-à-dire la médecine dans le monde occidental, on se tourne inévitablement vers la ville de Bologne, en Italie. C'est dans cette cité que l'ars medendi et curandi s'est séparé, en tant que discipline, de la théologie, de la philosophie et du droit. C'est là que, par le choix d'une petite partie des écrits de Galien (1), le corps de la médecine a établi sa souveraineté sur un territoire distinct de celui d'Aristote ou de Cicéron. C'est à Bologne que la discipline dont le sujet est la douleur, l'angoisse et la mort a été réintégrée dans le domaine de la sagesse ; et que fut dépassée une fragmentation qui n'a jamais été opérée dans le monde islamique, où le titre de Hakim désigne, tout à la fois, le scientifique, le philosophe et le guérisseur.
Bologne, en donnant l'autonomie universitaire au savoir médical et, de plus, en instituant l'autocritique de sa pratique grâce à la création du protomedicato, a jeté les bases d'une entreprise sociale éminemment ambiguë, une institution qui, progressivement, a fait oublier les limites entre lesquelles il convient d'affronter la souffrance plutôt que de l'éliminer, d'accueillir la mort plutôt que de la repousser.
Certes, la tentation de Prométhée (2) s'est présentée tôt à la médecine. Avant même la fondation, en 1119, de l'université de Bologne, des médecins juifs, en Afrique du Nord, contestaient l'effacement des médecins arabes à l'heure fatale. Et il a fallu du temps pour que cette règle disparaisse : encore en 1911, date de la grande réforme des écoles de médecine américaines, on enseignait comment reconnaître la " face hippocratique ", les signes qui font savoir au médecin qu'il ne se trouve plus devant un patient, mais devant un mourant.
Ce réalisme appartient au passé. Toutefois, vu l'encombrement par les non- morts grâce aux soins, et vu leur détresse modernisée, il est temps de renoncer à toute guérison de la vieillesse. Par une initiative, on pourrait préparer le retour de la médecine au réalisme qui subordonne la technique à l'art de souffrir et de mourir. Nous pourrions sonner l'alarme pour faire comprendre que l'art de célébrer le présent est paralysé par ce qui est devenu la recherche de la santé parfaite.
Du corps physique au corps fiscal POUR parler de cette " santé " métaphore, deux points doivent être acceptés. Ce n'est pas seulement la notion de santé qui est historique, mais aussi celle de la métaphore. Le premier point devrait être évident. L'essayiste Northrop Frye (3) m'a fait comprendre le second : la métaphore a une portée toute différente chez le Grec, pour qui elle évoque la déesse Hygéia (4), et chez le chrétien primitif, pour qui elle évoque la déesse Hygia, ou chez le chrétien médiéval, qu'elle invite au salut par un seul Créateur et Sauveur crucifié. Mais elle est encore différente en ce qu'elle crée des besoins de soins dans un monde imprégné de l'idéal instrumental de la science. Dans la mesure où l'on accepte une telle historicité de la métaphore, il convient de se demander si, dans ces dernières années du millénaire, il est encore légitime de parler d'une métaphore sociale.
Et voici ma thèse : vers le milieu du XXe siècle, ce qu'implique la notion d'une " recherche de la santé " avait un sens tout autre que de nos jours. Selon la notion qui s'affirme aujourd'hui, l'être humain qui a besoin de santé est considéré comme un sous-système de la biosphère, un système immunitaire qu'il faut contrôler, régler, optimiser, comme " une vie ". Il n'est plus question de mettre en lumière ce que constitue l'expérience " d'être vivant ". Par sa réduction à une vie, le sujet tombe dans un vide qui l'étouffe. Pour parler de la santé en 1999, il faut comprendre la recherche de la santé comme l'inverse de celle du salut, il faut la comprendre comme une liturgie sociétaire au service d'une idole qui éteint le sujet.
En 1974, j'ai écrit la Némésis médicale (5). Cependant, je n'avais pas choisi la médecine comme thème, mais comme exemple. Avec ce livre, je voulais poursuivre un discours déjà commencé sur les institutions modernes en tant que cérémonies créatrices de mythes, de liturgies sociales célébrant des certitudes. Ainsi j'avais examiné l'école (6), les transports et le logement pour comprendre leurs fonctions latentes et inéluctables : ce qu'ils proclament plutôt que ce qu'ils produisent : le mythe d' Homo educandus, le mythe d' Homo transportandus, enfin celui de l'homme encastré.
J'ai choisi la médecine comme exemple pour illustrer des niveaux distincts de la contre-productivité caractéristique de toutes les institutions de l'après-guerre, de leur paradoxe technique, social et culturel : sur le plan technique, la synergie thérapeutique qui produit de nouvelles maladies ; sur le plan social, le déracinement opéré par le diagnostic qui hante le malade, l'idiot, le vieillard et, de même, celui qui s'éteint lentement. Et, avant tout, sur le plan culturel, la promesse du progrès conduit au refus de la condition humaine et au dégoût de l'art de souffrir.
Je commençais Némésis médicale par ces mots : " L'entreprise médicale menace la santé. " A l'époque, cette affirmation pouvait faire douter du sérieux de l'auteur, mais elle avait aussi le pouvoir de provoquer la stupeur et la rage. Vingt-cinq ans plus tard, je ne pourrais plus reprendre cette phrase à mon compte, et cela pour deux raisons. Les médecins ont perdu le gouvernail de l'état biologique, la barre de la biocratie. Si jamais il y a un praticien parmi les " décideurs ", il est là pour légitimer la revendication du système industriel d'améliorer l'état de santé. Et, en outre, cette " santé " n'est plus ressentie. C'est une " santé " paradoxale. " Santé " désigne un optimum cybernétique. La santé se conçoit comme un équilibre entre le macro-système socio-écologique et la population de ses sous-systèmes de type humain. Se soumettant à l'optimisation, le sujet se renie.
Aujourd'hui, je commencerais mon argumentation en disant : " La recherche de la santé est devenue le facteur pathogène prédominant. " Me voilà obligé de faire face à une contre-productivité à laquelle je ne pouvais penser quand j'ai écrit Némésis...
Ce paradoxe devient évident quand on fouille les rapports sur les progrès dans l'état de santé. Il faut les lire bifrons comme un Janus (7) : de l'oeil droit, on est accablé par les statistiques de mortalité et de morbidité, dont la baisse est interprétée comme le résultat des prestations médicales ; de l'oeil gauche, on ne peut plus éviter les études anthropologiques qui nous donnent les réponses à la question : comment ça va ?
On ne peut plus éviter de voir le contraste entre la santé prétendument objective et la santé subjective. Et qu'observe-t-on ? Plus grande est l'offre de " santé ", plus les gens répondent qu'ils ont des problèmes, des besoins, des maladies, et demandent à être garantis contre les risques, alors que, dans les régions prétendument illettrées, les " sous-développés " acceptent sans problème leur condition. Leur réponse à la question : " Comment ça va ? " est : " Ça va bien, vu ma condition, mon âge, mon karma. " Et encore : plus l'offre de la pléthore clinique résulte d'un engagement politique de la population, plus intensément est ressenti le manque de santé. En d'autres termes, l'angoisse mesure le niveau de la modernisation et encore plus celui de la politisation. L'acceptation sociale du diagnostic " objectif " est devenue pathogène au sens subjectif.
Et ce sont précisément les économistes partisans d'une économie sociale orientée par les valeurs de la solidarité qui font du droit égalitaire à la santé un objectif primordial. Logiquement, ils se voient contraints d'accepter des plafonds économiques pour tous les types de soins individuels. C'est chez eux qu'on trouve une interprétation éthique de la redéfinition du pathologique qui s'opère à l'intérieur de la médecine. La redéfinition actuelle de la maladie entraîne, selon le professeur Sajay Samuel, de l'université Bucknell, " une transition du corps physique vers un corps fiscal ". En effet, les critères sélectionnés qui classent tel ou tel cas comme passible de soins clinico-médicaux sont en nombre croissant des paramètres financiers.
L'auscultation remplace l'écoute LE diagnostic, dans une perspective historique, a eu pendant des siècles une fonction éminemment thérapeutique. L'essentiel de la rencontre entre médecin et malade était verbal. Encore au commencement du XVIIIe siècle, la visite médicale était une conversation. Le patient racontait, s'attendant à une écoute privilégiée de la part du médecin ; il savait encore parler de ce qu'il ressentait, un déséquilibre de ses humeurs, une altération de ses flux, une désorientation de ses sens et de terrifiantes coagulations. Quand je lis le journal de tel ou tel médecin de l'âge baroque (XVIe et XVIIe siècles), chaque annotation évoque une tragédie grecque. L'art médical était celui de l'écoute. Il assumait le comportement qu'Aristote, dans sa Poétique, exige du public au théâtre, différant sur ce point de son maître Platon. Aristote est tragique par ses inflexions de voix, sa mélodie, ses gestes, et non pas seulement par les mots. C'est ainsi que le médecin répond mimétiquement au patient. Pour le patient, ce diagnostic mimétique avait une fonction thérapeutique.
Cette résonance disparaît bientôt, l'auscultation remplace l'écoute. L'ordre donné cède la place à l'ordre construit, et cela pas seulement dans la médecine. L'éthique des valeurs déplace celle du bien et du mal, la sécurité du savoir déclasse la vérité. Pour la musique, la consonance écoutée, qui pouvait révéler l'harmonie cosmique, disparaît sous l'effet de l'acoustique, une science qui enseigne comment faire sentir les courbes sinusoïdales dans le médium.
Cette transformation du médecin qui écoute une plainte en médecin qui attribue une pathologie arrive à son point culminant après 1945. On pousse le patient à se regarder à travers la grille médicale, à se soumettre à une autopsie dans le sens littéral de ce mot : à se voir de ses propres yeux. Par cette auto-visualisation, il renonce à se sentir. Les radiographies, les tomographies et même l'échographie des années 70 l'aident à s'identifier aux planches anatomiques pendues, dans son enfance, aux murs des classes. La visite médicale sert ainsi à la désincarnation de l'ego.
Il serait impossible de procéder à l'analyse de la santé et de la maladie en tant que métaphores sociales, à l'approche de l'an 2000, sans comprendre que cette auto- abstraction imaginaire par le rituel médical appartient, elle aussi, au passé. Le diagnostic ne donne plus une image qui se veut réaliste, mais un enchevêtrement de courbes de probabilités organisées en profil.
Le diagnostic ne s'adresse plus au sens de la vue. Désormais, il exige du patient un froid calcul. Dans leur majorité, les éléments du diagnostic ne mesurent plus cet individu concret ; chaque observation place son cas dans une " population " différente et indique une éventualité sans pouvoir désigner le sujet. La médecine s'est mise hors d'état de choisir le bien pour un patient concret. Pour décider des services qu'on lui rendra, elle oblige le diagnostiqué à jouer son sort au poker.
Je prends comme exemple la consultation génétique prénatale étudiée à fond par une collègue, la chercheuse Silja Samerski, de l'université de Tübingen. Je n'aurais pas cru ce qui s'y passe, d'après l'étude de douzaines de protocoles, dans ces consultations auxquelles des catégories de femmes sont soumises en Allemagne. Ces consultations sont faites par un médecin nanti de quatre années de spécialisation en génétique. Il s'abstient rigoureusement de toute opinion pour éviter le destin d'un docteur de Tübingen, condamné, en 1997, par la Cour suprême, à subvenir à vie à l'entretien d'un enfant malformé : il avait suggéré à la future mère que la probabilité d'une telle anormalité n'était pas grande, au lieu de se borner à en chiffrer le risque.
Dans ces entretiens, on passe de l'information sur la fécondation et d'un résumé des lois de Mendel (8) à l'établissement d'un arbre génético-héraldique pour arriver à l'inventaire des dangers et à une promenade à travers un jardin de " monstruosités ". Chaque fois que la femme demande si cela pourrait lui arriver, le médecin lui répond : " Madame, avec certitude cela non plus nous ne pouvons pas l'exclure. " Mais, avec certitude, une telle réponse laisse des traces. Cette cérémonie a un effet symbolique inéluctable : elle contraint la femme enceinte à prendre une " décision " en s'identifiant elle-même et son enfant à venir avec une configuration de probabilités.
Ce n'est pas de la décision pour ou contre la continuation de son état de grossesse que je parle, mais de l'obligation de la femme à s'identifier elle-même, et aussi son fruit, avec une " probabilité ". D'identifier son choix avec un billet de loterie. On la contraint ainsi à un oxymoron (9) de décision, un choix qui se prétend humain alors qu'il l'encastre dans l'inhumain numérique. Nous voici en face non plus d'une désincarnation de l'ego mais de la négation de l'unicité du sujet, de l'absurdité à se risquer comme système, comme un modèle actuaire. Le consultant devient psychopompe (10) dans une liturgie d'initiation au tout-statistique. Et tout cela à la " poursuite de la santé ".
A ce point, il devient impossible de traiter de la santé en tant que métaphore. Les métaphores sont des trajets d'une rive sémantique à l'autre. Par nature, elles boitent. Mais, par essence, elles jettent une lumière sur le point de départ de la traversée. Ce ne peut plus être le cas quand la santé est conçue comme l'optimisation d'un risque. Le gouffre qui existe entre le somatique et le mathématique ne l'admet pas. Le point de départ ne tolère ni la chair ni l'ego. La poursuite de la santé les dissout tous deux. Comment peut-on encore donner corps à la peur quand on est privé de la chair ? Comment éviter de tomber dans une dérive de décisions suicidaires ? Faisons une prière : " Ne nous laissez point succomber au diagnostic, mais délivrez-nous des maux de la santé. " _________________________________________________________________________________________________________________ Ivan Illich Essayiste ; auteur, entre autres, de Libérer l'avenir, Seuil, Paris, 1971. Lire aussi David Cayley, Entretiens avec Ivan Illich, Bellarmin, Saint-Laurent, Québec, 1996. Ivan Illich est décédé en 2002.
(1) Médecin grec (131-201) qui exerça surtout à Pergame et Rome. Ses dissections d'animaux lui permirent, en anatomie, de faire d'importantes découvertes sur le système nerveux et le coeur. Son influence fut considérable jusqu'au XVIIe siècle. (2) Héros de l'Antiquité qui passait pour avoir enseigné aux êtres humains l'ensemble du savoir qui fonde une civilisation. Il déroba le feu aux dieux pour l'apporter aux hommes. (3) Northrop Frye (1912-1990), ancien professeur à l'université de Toronto et l'un des plus influents critiques littéraires de langue anglaise. Auteur, entre autres, de : Anatomie de la critique (Gallimard, 1969), L'Ecriture profane (Circé, 1996), La Parole souveraine (Seuil, 1994), et Le Grand Code. La Bible et la Littérature (Seuil, 1984). (4) Personnification de la santé, fille d'Asclépios, le dieu grec de la médecine. (5) Ivan Illich, Némésis médicale. L'expropriation de la santé, Seuil, coll. " Points ", Paris, 1981. (6) Lire Ivan Illich, Une société sans école, Seuil, coll. " Points ", Paris, 1980. (7) Dieu romain à double visage, Janus bifrons ; le mois de janvier - januarius - lui est consacré. (8) Jan Rehor, dit Gregor Mendel (1822-1884), botaniste tchèque, fondateur de la génétique, il découvrit les lois de l'hybridation. (9) Comme la métaphore, l'oxymoron est une figure de rhétorique. Elle consiste à appliquer à un nom une épithète qui semble le contredire ; par exemple : obscure clarté, soleil noir, force tranquille. (10) Conducteur des âmes des morts, tels Hermès et Orphée.
Édition imprimée - mars 1999 - Page 28
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